La patinoire

Publié le 1 décembre 2016 - Dernière modification le 5 janvier 2017.

Comment aurait-il pu jouer tout juste à peu près décemment au hockey
alors que, lançant de la gauche, il devait se servir d’un bâton droitier,
et que les catalogues de chez Dupuis, (…) les jambières Dupuis
glissaient et se retournaient dans les jambes de son (seul) pantalon (…)

Les caprices du sport
Renald Bérubé

La passion du patinage et du hockey qui caractérise notre culture se manifeste dans tous les villages, même les plus petits. Le désir de glisser sur des patins ou de jouer en équipe s’exprime encore plus intensément lorsque la population est jeune comme c’est le cas à Manche-d’Épée, en 1964. Pour répondre à ce besoin, des hommes sous l’inspiration d’un passionné parmi les passionnés décident de construire un centre sportif. Dès son inauguration, la patinoire devient pour une succession de générations le lieu d’exploits — plutôt imaginaires —, mais surtout la source de doux souvenirs en dépit d’inévitables engelures.

Où patiner avant la patinoire?

Que faisions-nous avant que la patinoire existe? C’est parce que le plaisir du patinage et du jeu de hockey l’a précédée de toujours que la patinoire s’est imposée. Sauf qu’avant sa construction, chacun comptait sur la chance pour trouver un rond de glace où s’amuser.

Par exemple, il arrive que la rivière gèle assez uniformément pour qu’on y délimite avec de la neige un espace où jouer au hockey. La partie se déroule somme toute normalement, à condition que les joueurs demeurent attentifs aux mouvements de la marée qui soulèvent la glace; la disparition de la rondelle sous l’eau qui l’encercle est une raison suffisante pour interrompre le match. Au moment de quitter le rond de jeu, le patineur prend un élan et saute sur la berge enneigée en priant les dieux du sport de ne pas trébucher. Heureusement, avec l’arrivée de l’électricité, les lampadaires du pont ajoutent à l’illusion d’un espace organisé.

Les lacs ne se trouvant pas dans les environs immédiats du village, il faut se diriger vers Madeleine-Centre pour profiter d’une surface bien lisse qui se découvre à l’occasion sur le lac des Caron. Après un redoux, on voit parfois se former un étang sur la côte, derrière la maison des Béland ou dans les champs vers le haut de la rivière, un cadeau de la nature pour le reste de l’hiver. Sur un lac ou sur un étang, le plus difficile demeure de se chausser. On franchit souvent des distances importantes les patins aux pieds, des patins qui résultent parfois d’un « ramanchage » consistant à river une paire de lames sur des bottines d’une pointure mieux adaptée. Les bâtons sont en majorité l’aboutissement d’un bricolage inventif pour qu’une palette tienne sur un manche, tandis que les gardiens de but remercient les magasins d’imprimer de volumineux catalogues. Plusieurs générations ont joué aux mêmes endroits dans des conditions comparables.

Des patinoires familiales

Certains groupes ou familles trouvent des solutions pour répondre aux impatiences de leurs enfants en improvisant une patinoire aux alentours de la maison. À quand remonte cette pratique de la patinoire familiale? Les deux premiers exemples que nous possédons se rapportent, pour l’un, aux années 1940, sur un terrain situé à proximité de la rivière (où s’élève aujourd’hui la maison de Pascale Déry, anciennement d’Adélard Blanchette) et pour l’autre, vers 1952, près de la maison d’Arthur Boucher. Dans le premier cas, un poêle à bois dans une cabane réchauffe les patineurs; dans le second, Roméo et Bebert Boucher, Omer Béland et d’autres montent des bandes et font de la glace en transportant des tonneaux d’eau puisée à la rivière. L’inconditionnel Roméo est dépassé par l’attitude de son beau-frère, Anicet Clavet, qui tourne le dos au hockey en disant sur le ton de l’anthropologue découvrant les mœurs d’une civilisation inconnue : « Ben coudonc, j’comprends pas pourquoi le monde court après un talon de botte avec des bâtons1. »

Peu après, j’ai environ cinq ans lorsque ma famille construit une patinoire modèle réduit qui offre un exutoire à mon besoin inassouvissable de glisser sur des lames — doubles — de débutant, un bonheur qui se répète pendant quelques années. Vers 1960, c’est au tour de René Pelchat de fabriquer un rectangle de planches d’une dimension suffisante pour nous donner un avant-goût de ce que serait une grande patinoire. Comble de satisfaction pour les « athlètes » que nous sommes, monsieur René et madame Marie-Ange ont la générosité d’ouvrir le portique arrière de leur maison où garçons et filles lacent leurs patins au chaud. Peu après, Émilien Déry y va à son tour d’une initiative qui permet à des jeunes de venir s’élancer sur une glace devant sa maison. Combien d’autres exemples de patinoires familiales existent-ils? Suzanne Fournier m’écrit qu’elle a appris à glisser sur une surface glacée que sa mère, Marguerite, faisait derrière chez elle.

Pour le plaisir de la généalogie, une courte digression permet de préciser que ledit René Pelchat est le fils de Jean-Baptiste, le petit-fils de Louis et donc l’arrière-petit-fils du fondateur, Irénée. Les plus attentifs se souviennent que ce dernier s’appelait en réalité René et que l’usage a voulu qu’il devienne Irénée. Le phénomène s’est inversé en ce qui concerne le bâtisseur de patinoire qui se prénommait en fait Irénée tandis qu’on l’appelait René.

Une vraie patinoire aux dimensions à peu près standard ouvre vers 1958, à Madeleine-Centre, avec l’arrivée du curé Tremblay. C’est beau, c’est central, mais c’est trop loin à pied quand l’envie de patiner te vient le soir après souper ou les fins de semaine; ceux dont les parents sont eux-mêmes patineurs ont plus de chance, mais cela n’est pas donné à tout le monde. Le manque à s’amuser pour les jeunes devient une évidence et c’est de cette manière que le projet d’une construction s’impose. Posséder son propre centre sportif répond à un sentiment de fierté consubstantiel au sport, en même temps qu’au besoin d’offrir un service de proximité.

Le Centre sportif

La patinoire est inaugurée en 1964. Elle n’est pas sortie de terre sans le travail préalable d’un groupe de bénévoles qui bûche le bois à la Grande Cavée, pas loin de la « sucrerie » d’Isidore Pelchat, et le débite à la scierie d’Adrien Blanchette. Ce groupe se compose de Germain et d’Adélard Blanchette, de leur père Adrien, de Roland et de René Pelchat, ainsi que d’Ernest et de Roméo Boucher, l’instigateur du projet. Il y croit tellement qu’il donne à la municipalité un terrain longeant la rivière, à l’extrémité de sa propriété, pour y construire le Centre sportif.

Le centre est situé sur la route de la Rivière-de-Manche-d’Épée, à environ 300 mètres du croisement de la route Principale. La patinoire est bâtie du côté sud du petit cours d’eau, orientée est-ouest. Elle se trouve immédiatement à gauche du pont qui conduit chez Roméo à l’époque, chez Jocelyn aujourd’hui.

De nombreux villages de la Gaspésie ont des patinoires depuis plusieurs années. Il n’est pas non plus exceptionnel, vers 1950-1960, d’en trouver d’autres où l’on continue de jouer sur la rivière avec des équipements improvisés. Le premier aréna ouvre à Chandler en 1950, le deuxième à Murdochville, en 1957. Avant 1968, la région ne compte que deux arénas. La construction de centres sportifs se multiplie dans les années 1970 et donne un regain de popularité au hockey2 .

L’expression « centre sportif » est dans l’air du temps et cela explique sans doute pourquoi Manche-d’Épée retient ce nom pour sa patinoire. Parce qu’en réalité, le hockey, le patinage libre et, en de rares occasions, le ballon-balai, sont les seules activités pratiquées. Les installations ne disposent ni d’aménagements ni d’équipements pour d’autres sports. Roméo construit un arrêt-balle près de sa maison qui est utilisé pendant deux ou trois étés tout au plus, vers 1966-1968, pour quelques parties de balle-molle.

Une association sportive est créée et, en toute logique, la présidence échoit à Roméo Boucher. Ce statut associatif autorise les promoteurs à déposer des projets pour l’obtention de subventions gouvernementales dans le cadre de programmes tels « Travaux divers », qui vont permettre d’embaucher de la main-d’œuvre pour la construction de la patinoire et du chalet, autrement appelé « la cabane de la patinoire ».

L’âge de la débrouillardise

La population de Manche-d’Épée, estimée à 225 habitants au milieu des années 1960, comporte une forte proportion de jeunes. L’offre d’activités de divertissement tient à peu de choses, si bien que le Centre sportif devient une attraction incontournable.

La patinoire est construite en sections qui sont fabriquées dans un hangar appartenant à Roméo et transportées par son voisin, Émilien Déry, sur l’emplacement où elles sont assemblées. Ce sont des sections faites de planches clouées à la verticale sur des madriers. Roméo, couramment appelé Méo, est un charpentier-menuisier réputé. C’est lui qui supervise le chantier.

Roméo est un descendant de la famille de Joseph Boucher et d’Apolline Poitras qui se marient à Percé en 1841. Ils habitent Mont-Louis.

En avril 1871, leur fils Anthime, 23 ans, épouse Vitaline Gagnon, 20 ans. Le recensement paroissial de 1866 nous apprend que Vitaline Gagnon est servante dans la famille d’Auguste Poitras. On estime que le couple arrive à Manche-d’Épée vers le milieu des années 1870. La majorité de leurs dix enfants s’y installeront, dont le père de Roméo, qui se nomme Arthur. À 22 ans, en 1905, ce dernier se marie avec sa cousine Alma, 30 ans, fille de Georges Boucher et d’Odile Fournier.

Anthime construit sa maison sur une terre entourée de montagnes, non loin de la rivière et visible de la mer. Selon la tradition, Anthime cède son bien à son fils Arthur, en vertu de quoi ce dernier l’hébergera pour ses vieux jours; mais voilà qu’il décède, en 1908, à peine âgé de 60 ans. Roméo naît en 1913, sans connaître son grand-père.

Tout cela pour dire que le hangar où se fabrique la patinoire est bâti sur la terre défrichée par Anthime. Pour en revenir à 1964 et à la construction du Centre sportif, le chalet est d’abord installé à l’extrémité ouest de la patinoire, là où le tournoiement du vent soulève de la poudrerie sur la glace. En 1965, on le déménage du côté sud.

À chaque défi, sa solution

Les bénévoles ont bûché et scié le bois, mais il faut plus que cela pour établir un centre sportif fonctionnel. Le recours au troc, à la générosité, à la débrouillardise et au système D est le moyen de parvenir à la hauteur de ses ambitions. Par exemple, le marchand général de Rivière-Madeleine, Gérard Beaulieu, accepte d’échanger du contreplaqué contre du bois brut; Elie Béland remet le plancher de bois franc d’une maison qu’il a démolie pour couvrir celui du chalet; Isidore Pelchat tisse les filets qui garnissent les buts fabriqués de tuyaux de plomberie.

Que serait une patinoire sans ses buts? Trop de lancers percutants sur la frêle tubulure ne tardent pas à la fragiliser et on voit des cassures apparaître, sans oublier que la rondelle, lorsqu’elle frappe un fil enroulé sur une tige métallique, le coupe sur le coup. Jocelyn, le garçon de Roméo et de Madeleine Lavoie, prend la relève de son père et se charge de commander de nouveaux buts à un artisan de Sainte-Anne-des-Monts. Il ne restera qu’à y transférer les filets d’Isidore. Tout le monde est impatient, Jocelyn le premier. Un jour, son cousin André Lepage lui dit qu’ils sont dans l’atelier prêts à emporter. Incapable de joindre l’artisan au téléphone, Jocelyn retient les services d’Élie Béland pour qu’il transporte avec son camion le fabuleux équipement devant lequel les joueurs auront plus que jamais le sentiment d’être aussi bons que des professionnels. Quelle déception! Lorsqu’il arrive à l’atelier, Jocelyn apprend que leur fabrication n’a pas encore commencé. Trop fier du tour qu’il a joué, André accepte sportivement de rembourser les frais de déplacement, mais pendant des années il ne manquera pas une occasion de téléphoner à Jocelyn, le 11 décembre, pour lui rappeler sa mauvaise blague de 1971.

Autre signe du passage vers la modernité : au début, des fils porteurs d’ampoules, émettant une lumière jaunissante qui laisse des zones obscures où il devient difficile de suivre la rondelle, ont été suspendus en travers de la glace. Dans les années 1970, ce système rudimentaire est remplacé par huit grands réflecteurs de 1500 W montés à l’extrémité de longs poteaux.

En 1966, le centre se procure un aiguisoir à patins, une nouveauté entre Mont-Louis et Grande-Vallée : le sport est un stimulateur de fierté, pour ne pas dire d’orgueil. Il en coûte 50 cents pour un affûtage. Roland Pelchat s’en fait une spécialité. Encore faut-il disposer d’une surface glacée. Même si la patinoire se trouve à deux pas de la rivière, comment y puiser l’eau avec efficacité? Après avoir essayé avec une pompe à vapeur, l’association reçoit du curé Tremblay une pompe électrique qui se transforme en prêt à long terme. L’abbé Plamondon dit au sujet de Tremblay qu’étant lui-même un grand amateur de sport et habitué depuis ses années au Séminaire à organiser des compétitions sportives, il acquiert par ce moyen un ascendant précieux sur la jeunesse de sa paroisse3. Sans doute, mais il a surtout transformé l’image qu’elle pouvait se faire d’un prêtre : c’était un homme jovial, dévoué, sensible à la beauté, en phase avec l’esprit de son temps.

Le Centre sportif étant une organisation autonome à tous égards, ses revenus proviennent de la vente de cartes de membres (2 $ par famille au début, puis 10 $ dans les années 1970), de tirages et des profits du comptoir à friandises obtenues à prix d’ami des marchands locaux. Cela lui permet, entre autres, d’acheter des équipements pour les gardiens de but chez Gendron Sport de Matane.

Le hockey, comme une prière

L’époque ou les anciens écoutaient les matchs des Canadiens en se tenant le pavillon de l’oreille devant le haut-parleur du meuble radio alimenté par une « batterie » pas loin d’être aussi grosse que celle d’une auto n’est pas encore de l’histoire ancienne quand on entreprend de construire la patinoire. Depuis peu, le grichage sur la voix de Michel Normandin de CKAC La Presse a été remplacé par la « neige » dans l’écran de la télévision qui diffuse une moitié de partie à la Soirée du hockey, le samedi soir, en noir et blanc, à Radio-Canada. L’équipe locale a déjà deux saisons derrière elle quand la couleur fait son apparition, le 1er septembre 1966, et que le chandail bleu blanc rouge tournoie en direct. Il y a une coïncidence non fortuite entre l’arrivée des matchs à la télévision et l’engouement pour la construction de centres sportifs dans la région. Autant ce dernier se résume à une patinoire, autant son utilisation va en priorité au hockey.

L’objectif est d’accueillir les amateurs avant les fêtes de Noël. Avant toute chose, il faut une glace de qualité. L’approvisionnement en eau ne pose plus de difficultés, mais l’obtention d’une belle surface lisse demande de l’apprentissage. Les premières années, les préposés laissent couler pendant deux jours et deux nuits, sauf que l’eau fuit dans la terre pas suffisamment gelée. Du papier journal est même utilisé pour tenter de la retenir. Enfin, l’évidence s’impose : il faut arroser en pluie, par petites couches. Peu importe la technique, il subsistera toujours une bosse au milieu de la patinoire, près de la bande, du côté de la mer. Une bosse qui fait mal à l’honneur quand les adversaires osent en rire.

Dans les premières années, le déneigement s’effectue à la petite pelle; peut-on s’imaginer combien de bénévoles il faut réunir au lendemain d’une grosse bordée? La solution passe par une souffleuse à neige : le Centre sportif convient d’une entente avec Roch Fournier, au début des années 1970, qui installe la machine sur son tracteur de ferme au grand soulagement de tout le monde. Cela n’élimine pas le plaisir de passer la « gratte » entre les périodes, ces larges pelles que l’on glisse en les alignant l’une près de l’autre.

« On joue à soir »

La saison de hockey débute vers la fin décembre et se termine au plus tard les premiers jours de mars, soit deux mois à peine. Après cette date, la glace ne résiste plus sous les lames. Il n’y a pas de programme et toutes les occasions de jouer sont à saisir au vol. Si le vent, la neige et le froid aussi appelés la Providence ne s’y opposent pas, si l’équipe d’un village des alentours est libre ce soir-là, le match a lieu. Le temps d’avoir l’assurance qu’un nombre suffisant de joueurs y participe et la décision est prise. Ce qui n’était pas sans contrarier les filles qui se promettaient une soirée de patinage.

La première partie remonterait à 1965, il y a plus de 50 ans. En tout honneur, l’équipe visiteuse est celle de Madeleine-Centre. Les locaux, croit-on se souvenir, portent alors des chandails verts et gris. On dénote une intensité attribuable au fait que les clubs en présence sont des « rivaux naturels », selon l’expression connue, et à la présence du curé Tremblay qui procède à la bénédiction de ce match en principe dédié à la gloire du sport. Sauf que Madeleine contre Manche-d’Épée, c’est un peu comme Canadiens contre Nordiques avant l’heure. L’eau bénite a peut-être gelé avant de prodiguer ses effets apaisants, toujours est-il que la chamaille remplace les jeux spectaculaires. L’arbitre, Roland Pelchat, en a plein les bras et le curé Tremblay s’en va de dépit. Il n’y a pas de quoi s’en émouvoir plus que de raison dans la mesure où les rivalités entre les villages sont souvent vives et s’expriment parfois par des bagarres entre les joueurs. Certaines de ces rivalités prennent place entre Cap-Chat et Sainte-Anne-des-Monts, entre Rivière-au-Renard et Gaspé (…)4. Bref, la comparaison console. Nos rivalités villageoises relevaient sans doute d’un vieil atavisme que certains prenaient plaisir à raviver en pareilles occasions.

De vrais amateurs

Qui compose l’équipe vers 1965-1966? Chez les défenseurs, on se souvient de Germain Blanchette, Roch Fournier, Georges et Gilles Boucher. À l’avant, se retrouvent Serge et Jocelyn Boucher, Jacques Lepage ou encore Pierre et Roland Boucher, ainsi que Réal Pelchat. On compte aussi sur Aimé Fournier et Paulo Boucher. Les gardiens de but sont Jacques Béland et Adélard Blanchette. Évidemment, Roméo Boucher est l’instructeur.

Cette équipe dite la « grande », par opposition à une « petite » dont je parlerai plus loin, se trouve un nom au début des années 1970. Au moment où Jocelyn devient propriétaire d’une flamboyante voiture Mustang bleue au capot blanc, l’équipe choisit d’adopter le nom de ce cheval sauvage et, par l’effet de la magie, les joueurs revêtent des chandails bleus aux épaulettes blanches. De nouveaux coéquipiers font leur apparition, tels Jean-Maurice et Charles Boucher, Jean, Marcel et Jean-René Pelchat, Paul-André, Langis et Georges Fournier, ainsi que Paul, Richard et Guy Blanchette. On recrute aussi dans les villages voisins : par exemple, Louis Boucher et Jean-Pierre Gaumond de Madeleine-Centre, Égide Gagnon de Rivière-Madeleine ou encore Gérald Mimeault de Mont-Louis se joignent régulièrement à l’équipe.

Pour que les aménagements soient dignes des meilleurs, Roméo voit à la construction, du côté nord en face du chalet où se massent les spectateurs, de bancs pour les clubs surmontés des mots LOCAL et VISITEUR peints en rouge et bien lisibles, lesquels bancs sont séparés par celui de la PUNITION (au singulier), le même pour les deux équipes : il semble que la bonne intelligence a prévalu puisqu’on n’a pas souvenir de gestes malheureux. Pour compléter la mise en scène, d’étroites cabines sont ajoutées derrière les buts et, s’il se trouve des juges volontaires pour les occuper, une ampoule rouge s’allume à chaque réussite.

Au début des années 1980, de nouveaux administrateurs, sous la présidence de Denis Pelchat, agrandissent le chalet pour y ajouter des vestiaires autrement appelés « chambres des joueurs ». Ce seront les dernières modifications que connaîtra le Centre sportif. Il faut aussi se souvenir qu’un haut-parleur doté d’un cornet à pavillon évasé, appartenant à Germain Blanchette, diffuse les annonces au public et la musique pour les patineurs, seuls ou en couples, à partir du toit du chalet. Germain utilisait ledit haut-parleur pour faire la promotion des programmes présentés dans son théâtre.

Les anciens, les tournois et la petite équipe

Peu de temps après l’inauguration de la patinoire, les anciens de Madeleine et de Manche-d’Épée se rencontrent pour une partie de hockey. Plusieurs d’entre eux qui ont appris sur la rivière, les lacs ou les étangs se retrouvent pour montrer leur savoir-faire ou les illusions qu’il leur en reste. Le curé Tremblay n’est plus en mesure de jouer depuis qu’il s’est fracturé la rotule lors d’un match à Madeleine-Centre au cours duquel il portait la soutane pour ne pas froisser monseigneur et ses bigotes, mais il est présent pour distribuer les encouragements. Du côté de Manche-d’Épée, les joueurs sont Roger, Gérard, Sylvio et Marcel Boucher, ainsi que Bertrand, Robert, Irénée et Moïse Pelchat, Émilien Fournier, Germain Blanchette, Carl Béland et Cyrice Côté. Contrairement au match inaugural des « grands » clubs, tout se passe dans l’harmonie. Personne ne se souvient du résultat, sinon des bons moments qu’il a procurés.

Les Mustangs jouent contre les équipes des villages se situant entre Marsoui et Cloridorme. Mont-Louis, Grande-Vallée et Cloridorme sont celles que l’on rencontre le plus fréquemment. Il y a aussi Gros-Morne, Madeleine-Centre et Petite-Vallée contre qui l’on se mesure à l’occasion.

Un soir, à Marsoui, la partie ne se déroule pas comme Méo le voudrait; la distribution des punitions ne lui paraît pas équitable et la marmite de son tempérament déborde. Sans attendre la fin de la période en cours, n’écoutant que sa colère, il s’empare des bâtons de réserve et quitte les lieux en « ordonnant » à ses joueurs de le suivre. Interloqués, ceux-ci emboîtent le pas à leur instructeur transportant sa brassée de bâtons; ils montent dans leurs autos en laissant le match en plan. Le sourire en coin, ils retardent le moment de se moquer, mais Méo ne perd rien pour en entendre parler. Pendant des années, ils ne manqueront pas une occasion d’en rire à ses dépens. Et lui d’en rire avec eux.

La saison est courte et laisse peu de temps pour la tenue de tournois réunissant les équipes des environs. Cloridorme, une municipalité qui compte sur de nombreux bénévoles, en organise assez régulièrement. Manche-d’Épée, le plus petit des villages qui s’échangent des matchs, est l’hôte d’un seul tournoi, se souvient Jocelyn.

Pour ceux qui l’ignorent, c’est-à-dire à peu près tout le monde, une « petite » équipe se manifeste dans l’ombre de la « grande ». Dans l’ombre, c’est beaucoup dire, puisqu’elle joue surtout le samedi en matinée. Elle existe grâce à la volonté de Roméo, souvent appuyé de Roland ou Robert Pelchat. Elle ne joue pas beaucoup, seulement contre Gros-Morne et Madeleine-Centre. Ses coéquipiers sont âgés de 13 à 16 ans environ. Elle est surtout active durant les premières années du Centre sportif. J’en parle parce que j’en conserve d’excellents souvenirs, ceux d’avoir joué avec Charles et Jean-Maurice Boucher, Jean et Marcel Pelchat, Paul-André Fournier, Guy, Richard et Yves Blanchette, Michel Lepage et qui d’autre?

Le tournoi bantam de Murdochville

Quelle sensation de s’élancer sur la glace d’un aréna pour des jeunes qui sont habitués à patiner dans le vent et sous la neige! Grâce au curé Tremblay, une équipe de la municipalité de Madeleine est inscrite au tournoi bantam de Murdochville, fondé en 19615. À l’époque, cette catégorie regroupe des joueurs qui ont 14 et 15 ans au 31 décembre de l’année en cours. Après 1984, elle réunit des jeunes de 13 et 14 ans.

Au 31 décembre 1965, j’ai 15 ans. Donc, je suis admissible à participer au tournoi qui se tient en mars 1966, comme la plupart des membres des petites équipes de Madeleine et de Manche-d’Épée. Nous voici, sur la patinoire du Centre sportif de Murdochville, fébriles, impressionnés, fiers, un peu prétentieux et surtout inquiets. Nous sommes opposés à des clubs qui jouent dans des ligues organisées, qui viennent de villes et de villages beaucoup plus populeux, qui disposent de ressources incomparables aux nôtres. Notre gardien de but n’a que 13 ans, il est né le 11 juin 1952. Il s’agit de Charles Boucher qui démontre un talent remarquable. Nous avons gagné, nous avons aussi perdu, puisqu’une autre équipe remporte le championnat. Peu importe maintenant. Les souvenirs, 50 ans après, sont enfouis dans l’heureux sentiment qu’il en reste. C’était la première présence de Madeleine au tournoi. Il y en eut d’autres.

Pour participer à celui de mars 1968, il faut avoir 15 ans au 31 décembre 1967. Charles est admissible. Comme il n’y a pas beaucoup de garçons qui peuvent jouer au poste de gardien de but, on se demande ce qu’il arrivera quand il aura dépassé l’âge.

En 1969, le curé Tremblay informe la direction du tournoi qu’il faudra faire sans une équipe de Madeleine, ce à quoi on lui aurait répondu qu’il ne peut pas les laisser tomber, qu’il lui faut trouver une manière de l’inscrire. Il s’ensuit un embrouillamini : des gens se rendant compte que notre équipe mise sur le même gardien pour une quatrième année d’affilée, celle-ci est disqualifiée après enquête. Le baptistaire du gardien de but comportait une erreur… Cet événement figure désormais parmi les légendes du village.

Ils se signalent sur d’autres patinoires

Parmi tous ceux qui apprennent sur la rivière, sur un lac ou sur la patinoire locale, certains se signalent dans le hockey organisé.

Guy et Guy

Deux noms et un même prénom, Guy. Des amateurs de hockey junior de la région montréalaise ont applaudi les exploits de Guy Boucher et de Guy Blanchette dans les années 1960 et 1970.

Guy Boucher commence à patiner sur la rivière à l’âge de cinq ans, en 1950. Nous nous souvenons de lui sous le prénom d’Albert-Guy. Il est le fils d’Albert (Bebert) et de Janine Langlois.

Après avoir appris sur la rivière, il joue sur la patinoire aménagée près de la maison de Roméo vers 1952. Ensuite, il lui faut attendre l’arrivée du curé Tremblay, en 1957, et l’ouverture du Centre sportif de Madeleine pour découvrir enfin une « vraie » patinoire. Tout de suite, un grand club, celui des adultes, et un petit club, celui des jeunes, sont constitués. À l’âge de 12 et 13 ans, avec ses amis Roland et Paulo Boucher, Pierre-Paul et Roland Gaumond, Denis Bond et bien d’autres, il participe à des rencontres qui opposent notamment son club de jeunes à ceux de Gros-Morne et de L’Anse-Pleureuse. Le grand club remarque son talent précoce, puisqu’il fait appel à ses services en deux occasions. Paulo se souvient que Guy était le plus habile d’entre eux : « Il maniait la rondelle avec beaucoup d’agilité, on aimait mieux jouer avec lui que contre lui! »

Puis, en avril 1959, sa famille déménage à Montréal. Dès son arrivée, il joue au baseball à Ville Saint-Michel avec le bien connu Michel Bergeron, dit le Tigre. Leur équipe remporte le championnat de la ville de Montréal.

À l’automne de cette même année, le voici, à 14 ans, dans une ligue de hockey de calibre midget. Guy s’adapte sans peine à la rapidité du jeu au point où il est invité, en 1960, à participer au camp du National de Montréal, de niveau junior B. En décembre 1961, il passe à l’équipe junior A où il termine la saison 1961-62. Une progression spectaculaire!

L’année suivante, soit en 1962-63, la « Ligue de hockey junior du Montréal métropolitain » invite deux nouvelles équipes à joindre ses rangs. Guy s’aligne avec les Saints de Laval. Ses performances de compteur sont remarquées, on dit de lui qu’il est « un artiste de la mise en filet. » Lors d’une transaction qui intervient en janvier 1964, les Castors de Montréal-Nord doivent céder deux joueurs pour s’assurer ses services. Il termine sa carrière au hockey junior majeur avec cette même équipe. De l’époque, il conserve aussi la fierté d’avoir côtoyé des vedettes telles Jacques Lemaire, Yvan Cournoyer, Serge Savard, Carol Vadnais, Rogatien Vachon, Guy Lapointe et d’autres joueurs de la LNH.

Sa carrière de hockeyeur se prolonge au sein d’une ligue senior à Montréal alors qu’il s’aligne avec le club Canadien National. Après la dissolution de cette ligue, en 1967, son équipe continue ses tournées pendant huit ans lors de rencontres qui l’opposent à des clubs de même calibre au Canada et aux États-Unis. Guy demeure pendant 13 ans dans le hockey de haut niveau, ce qui le met au rang des meilleurs joueurs originaires de la Haute-Gaspésie.

Guy Blanchette a 9 ans quand le Centre sportif est inauguré. Si, comme la majorité d’entre nous, il apprend à patiner sur les glaces se trouvant à proximité, notamment celle de Madeleine, c’est à Manche-d’Épée qu’il commence véritablement à pratiquer le hockey. Son gabarit et sa force physique font en sorte qu’il joue très jeune avec des garçons plus âgés que lui. Quand Roméo Boucher et le curé Tremblay composent des équipes bantams pour le tournoi de Murdochville, ils n’attendent pas que Guy ait 14 ans pour le recruter. Sa position « naturelle », comme le disent les journalistes, est à la défense gauche. Avec une économie de moyens, il intercepte ceux qui s’aventurent de son côté.

Guy est le fils de Germain et d’Aurélie Synnett. Son père joue encore pour la grande équipe à l’âge de 40 ans. Le talent de Guy se manifeste aussi lorsqu’il s’aligne avec l’équipe du collège de Mont-Louis. À 16 ans, sans n’avoir jamais participé au hockey mineur dans une ligue structurée, il est invité au camp d’entraînement des Rangers de Drummondville par suite de démarches du curé Tremblay. Cette équipe fera partie de la Ligue junior majeure du Québec de 1969 à 1974. À la fin du camp, il est dirigé vers les Couguars de Saint-Léonard de la Ligue métropolitaine junior, de calibre junior B, où il joue en 1970-71. Du coup, il effectue le difficile passage de la Gaspésie à Montréal sans transition.

L’année suivante, il retourne à Drummondville pour un second camp préparatoire et il n’est pas retenu. Cette fois, on l’assigne au club de Waterloo, une petite ville de moins de 5 000 habitants de la Montérégie. Se sentant trop dépaysé, trop seul et mal encadré, il abandonne.

Les années filent, puis Guy se retrouve en 1975-76 avec les Michelins de Cap-Chat dans la Ligue de hockey senior AA Bas-Saint-Laurent Gaspésie. On parle d’une ligue semi-pro qui connaît à cette époque une grande popularité. Il y demeure trois saisons. Voici un parcours qui lui fait honneur.

D’autres joueurs ou instructeurs originaires de Manche-d’Épée se font valoir « à l’étranger » selon l’expression de René Lecavalier. En même temps que Guy Blanchette, son cousin Richard et Jean Pelchat, notamment, font partie de l’équipe du collège de Mont-Louis.

Quelques-uns font leur place au sein des clubs des cégeps qu’ils fréquentent. Je suis heureux de citer l’exemple de Jean-Maurice Boucher qui se signale à Gaspé; à remarquer que Jean-Maurice participe également au camp d’entraînement d’une équipe de niveau junior majeur, soit les Remparts de Québec, mais il n’est pas retenu.

Beaucoup d’amateurs, comme j’ai eu plaisir à le faire, s’amusent dans des ligues dites de garage. Parmi eux, il se trouve que Réal Pelchat dépasse ce stade quand il devient instructeur des Michelins pendant un an, à l’époque où Guy Blanchette s’aligne avec l’équipe. Celle-ci connaît du succès en remportant le championnat de la saison régulière. Souvenons-nous que Réal est le fils de René, celui-là même qui construisit une patinoire à côté de sa maison vers 1960, là où le futur instructeur, on s’en doute bien, préparait déjà ses stratégies à l’âge de 15 ans.

Passionné comme son père Roméo, Jocelyn Boucher devient lui aussi instructeur, d’abord d’une équipe pee-wee à Mont-Louis, puis d’une autre de niveau intermédiaire à Grande-Vallée; son plus beau souvenir est d’avoir dirigé une équipe de Madeleine rassemblant des joueurs en provenance de villages compris entre Mont-Louis et Grande-Vallée, incluant Murdochville. C’est avec celle-ci qu’il se rend au tournoi Moose de Matane où l’un de ses équipiers, Gérald Coulombe de Grande-Vallée, est nommé le meilleur défenseur de l’événement.

L’inondation et la disparition

Après les bénévoles du début, notamment Roméo, Robert et Roland, d’autres prennent la relève. Jocelyn pendant un temps, puis un groupe présidé par Denis Pelchat, qui réunit Jean-Maurice et Georges Boucher, Paul Blanchette, Paul-André Fournier, Jean-René et Marcel Pelchat. Il poursuit selon l’élan donné par les fondateurs. En reconnaissance de son engagement, l’Association sportive rend hommage à Roméo Boucher, dans les années 1980, en lui remettant une plaque commémorative saluant sa contribution à la vie sportive locale.

Malgré ses efforts, le groupe éprouve de plus en plus de difficulté à maintenir l’enthousiasme originel devant la diminution progressive de la population et le départ aux études des jeunes en plus grand nombre. Marcel Boucher est le dernier président.

Un coup du sort se produit à l’été 1985 sous la forme d’une inondation. Un débordement majeur de la rivière provoque un chamboulement complet du site : le chalet est emporté et se retrouve en travers de la patinoire dont les bandes sont submergées par les écorchis et la terre que l’eau a transportés. Des travaux vont permettre de rétablir les choses à peu près en l’état, mais la situation ne sera plus tout à fait la même. C’est un peu comme si l’inondation avait donné le signal d’un déclin qui s’achève l’année de la fermeture du centre, en 1992. En 1999, quand il devient évident qu’aucune résurrection n’est envisageable, Paul-René Déry, le fils d’Émilien, qui avait transporté les bandes lors de la construction, est mandaté dans un retour ironique des choses pour procéder à la démolition des restes et au nettoyage de l’emplacement. Au début des années 2000, la municipalité remet à Jocelyn la propriété du terrain que son père avait donné plus de 35 ans auparavant.

Une personne qui passe sur la route de la Rivière aujourd’hui et qui voit une belle pelouse dans le champ où la patinoire s’élevait autrefois ne peut pas soupçonner l’amoncellement de joies et de peines, d’exploits réels et imaginaires, d’amours et de ruptures, d’admiration et de jalousie, de camaraderie et de bêtises qui a été déposé à cet endroit entre 1964 et 1992. Maintenant, elle le sait.

Remerciements:

Je remercie particulièrement Jocelyn Boucher de même que Réal, Denis, Florence et Jean Pelchat, Ernest, Paulo et Guy Boucher, Guy Blanchette ainsi que Thérèse Bond de leur collaboration.

Je remercie Marlène Clavette pour la révision de texte.

Notes et références:

1.  Une anecdote que m’ont rapportée Jocelyn Boucher et plus tard Marlène Clavette à qui je dois la citation de son oncle que je reproduis ici.

2.  Jean-Marie Fallu, « La fièvre du hockey », Magazine Gaspésie, no 184, novembre 2015–février 2016, p. 5.

3.  Marcel Plamondon (1980), Notes historiques sur la paroisse de Madeleine, Madeleine, p. 71.

4.  Jean-Marie Fallu, op. cit., p. 7.

5.  « Les arénas», Magazine Gaspésie, op. cit., p. 6.

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