Les fusils du jour de l’An

Publié le 18 mai 2017.

Refrain : À ta santé, Nicolas!
J’en ai bu et t’en boiras, je bois du bout, bout,
Je bois du bras, bras, je bois du bout du bras,
Je bois du bras gauche, c’est ça qui me réchauffe.

Le bon vieux chez nous en Gaspésie
Jean-Mathias Lemieux

 

Il fut un temps où les gens du village célébraient l’arrivée du Nouvel An selon un rituel dont le fondement est partagé par de nombreux peuples. D’après une croyance répandue, le bruit constituerait le meilleur antidote contre les mauvais esprits. Dans les civilisations anciennes, le renouvellement du cycle annuel s’accompagne d’une symbolique de la purification et de célébrations pour éloigner les démons. En Nouvelle-France, nos ancêtres importent d’Europe la tradition de la canonnade qui efface les traces de la vieille année et prépare la venue d’un temps meilleur rempli de santé, de richesse et de bonheur éternel. Comme ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir un canon à portée de main, on peut penser que le tir au fusil s’impose comme un substitut acceptable. Cette tradition qui a survécu dans les campagnes québécoises aurait persisté plus longtemps à Manche-d’Épée que n’importe où ailleurs.

La chasse aux mauvais esprits

Les origines de certaines coutumes sont si lointaines que les populations qui les observent ignorent fréquemment d’où elles proviennent. Le rite du Nouvel An symbolise, de tout temps, la volonté de repartir à neuf, de se renouveler, d’éloigner ses démons. Ce n’est pas sans raison que l’on prend des résolutions qui incarnent cette conviction du changement pour le mieux. Il y a donc dans ces réjouissances une idée de rupture, un besoin de poser un geste qui sort de l’ordinaire.

La célébration se transforme selon les époques, les cultures et les continents : si chaque pays, chaque peuple, chaque religion célèbre à sa manière cette fête tant attendue, chacun a ses codes et ses rites de « passage » pour éloigner le mauvais sort et attirer la chance lors de coutumes universelles du Nouvel An1.

Par exemple, en Australie, on fait du bruit avec des ustensiles de cuisine; en Irlande, on frappe sur les murs et les portes pour chasser la malchance; au Danemark, on brise des assiettes aux portes des amis ou encore on monte sur une chaise pour sauter… dans la nouvelle année et bannir les mauvais esprits.

En Chine, les familles allument des guirlandes de pétards devant leur porte et des feux d’artifice explosent un peu partout. C’est en Alsace que l’on découvre une tradition qui ressemble à celle que nous avons connue : depuis le 15e siècle, on fait du bruit devant les habitations pour chasser les mauvais esprits de l’année qui vient de s’écouler2, mais au 19e siècle on voit apparaître les fusils quand les garçons se rendaient à minuit pile devant la fenêtre de leur fiancée, et tiraient plusieurs coups de feu3. Les Alsaciens d’aujourd’hui ont adopté les pétards comme les Chinois.

La pétarade en Nouvelle-France

Cela nous semble une évidence que la nouvelle année commence le 1er janvier. Maintenant que cette date s’est imposée à l’échelle du monde, notons tout de même que les célébrations peuvent avoir lieu à un autre moment selon les cultures : par exemple, le Nouvel An chinois tombe entre le 21 janvier et le 28 février en fonction de la Lune.

Au moment où Jacques Cartier effectue sa première visite à Gaspé, en 1534, le jour de l’An est fixé au 1er mars, date arrêtée par Jules César, en 46 av. J.-C., lorsqu’il remplace le calendrier lunaire alors en vigueur par le calendrier solaire dit « julien » selon son prénom.

Puis, en 532, l’Église catholique déplace la date du Nouvel An pour la faire passer du 1er mars, comme l’avait voulu Jules César, au 1er janvier. Son but est de la rapprocher de la fête de Noël. Tout ceci parce qu’en 354, soit 178 ans plus tôt, le pape Libère a décidé que Noël serait célébré le 25 décembre afin de récupérer à son avantage les fêtes païennes et les réjouissances du solstice d’hiver.

Comme tout le monde n’est pas catholique, le Nouvel An tombe à de nombreuses dates sur la terre; dans un même pays, comme en France, cela varie selon les régions. C’est ainsi que, le 9 août 1564, le roi Charles IX adopte à son tour, par l’Édit de Roussillon, le 1er janvier comme date du début de l’année, décision qui entre en vigueur en 1567. Le calendrier grégorien, qui remplace le calendrier julien en 1582, sous lequel nous vivons, et dont l’usage est progressivement devenu universel, généralise la date du début de l’année que nous connaissons4.

Le peuplement de la Nouvelle-France commençant pour de bon avec l’établissement de Champlain à Québec, le jour de l’An est donc fêté le 1er janvier par les immigrants français. Les peuples emportant avec eux leur culture et leurs traditions, les arrivants reproduisent ce qu’ils connaissent sans prendre le temps, semble-t-il, de se renseigner ou de s’intégrer aux célébrations amérindiennes. Cela expliquerait pourquoi, sous le régime français, dès la « barre du jour », on tire des coups de canon et on se livre à des décharges de fusil, ce qui alarme les Autochtones qui se demandent pourquoi une pareille pétarade5, ne sachant pas que se déroulait une chasse aux mauvais esprits chez leurs nouveaux voisins.

Le calme revenu dans les maisons, l’échange d’étrennes pouvait avoir lieu entre la bénédiction paternelle et la grand-messe, tradition que nos parents ou grands-parents ont connue.

Une coutume bruyante

Un canon, ça se trouve dans les forteresses, les garnisons et les endroits officiels placés sous la conduite des autorités. D’ailleurs, la salve est un geste d’hommage ou de reconnaissance que l’on destine aux personnalités de marque et qui salue l’arrivée de bateaux amis. On comprend alors que le fusil lui ait fait écho dans les lieux privés et dans les campagnes.

Avec les années, la population des villes s’accroissant, on peut supposer qu’il devient risqué et dérangeant que chacun y aille de son coup de fusil, même si l’intention est de faire la fête. Sans oublier que les canons ne tirent pas seulement pour marquer les célébrations des fêtes du Nouvel An pendant les années de guerre, en particulier la guerre de Sept Ans qui se termine en 1760 par la chute du régime français; l’usage militaire décourage à l’évidence la canonnade festive. En réalité, la documentation sur la salve du jour de l’An semble rare pour qui veut se renseigner sur l’évolution de la pratique. Il y a fort à parier que le changement de régime contrecarre radicalement les habitudes, ce qui n’exclut pas qu’il y ait des survivances.

Comme d’autres valeurs, traditions et croyances canadiennes-françaises au 19e siècle, la coutume de la salve se poursuit dans certaines régions du Québec6, en particulier en Gaspésie. Le témoignage de Timothée Auclair de Rivière-à-Claude, né le 18 février 1838, nous la révèle pleinement. En février 1923, Auclair publie dans La Presse un récit de faits dont il a été le témoin oculaire. Sous le titre « coutume bruyante », il raconte que le 1er janvier, dès la première heure, des groupes se formaient et allaient de maison en maison éveiller les gens à coups de fusil. Plus la fusillade était vive, mieux était réussi l’effet7.

La coutume dont parle Auclair appartient aux habitants de « la côte nord de la péninsule de Gaspé… » et, selon le titre retenu par le journal, nous partageons là « les souvenirs d’un pionnier ».

L’auteur poursuit son explication et raconte que le maître de la maison ouvrait alors sa porte. On se souhaitait la bonne année. On prenait un « petit coup »; on mangeait des « croquignoles » (beignes), puis on se rendait à une autre maison dont on réveillait le maître en tirant de 80 à 90 coups de fusil. Là se répétait la même cérémonie8. À l’évidence, les pratiquants de la coutume suivent un rituel qui rend cette expédition, en apparence violente, tout à fait admissible, voire joyeuse.

Et quel était le but de cette virée? Le soir on avait fait le tour de toutes les maisons du poste et même des postes voisins. Pendant toute la journée, c’était une fusillade ininterrompue. Malgré la grande quantité de « petits coups » pris par ces gaillards, j’en ai rarement vu un en « boisson ». On savait mieux boire qu’aujourd’hui9. Auclair décrit une coutume sans jamais en évoquer l’origine, la raison d’être ou le but. Ces hommes qui se lancent dans une « fusillade ininterrompue » font-ils la chasse aux mauvais esprits ou en deviennent-ils eux-mêmes? Comme s’il avait pressenti la question, Timothée Auclair nous joue le coup du bon vieux temps, toujours meilleur, et prétend que l’on « savait mieux boire qu’aujourd’hui. »

Le temps présent de son article est en l’année 1923. Donc, le passé auquel il renvoie est celui de sa jeunesse, un bon vieux temps qui se situe autour de 1860, soit l’année à laquelle réfère le journal. La raison d’être d’une tradition peut se perdre dans le brouillard des mémoires. La symbolique de la chasse aux démons semble faire place, dans la description donnée, à une surenchère de « petits coups »; ceux-ci se substituent en quelque sorte à la célébration qu’ils accompagnaient au départ. En fait, Auclair parle au passé de choses qu’il a connues, mais qui ne semblent plus exister au moment où il les raconte.

Le tir au fusil à Manche-d’Épée

Le bon vieux temps de Timothée Auclair correspond exactement à l’époque où il parcourt la côte dans sa fonction de postillon. Il connaît, nous le savons, son successeur, Barthélemy Robinson, et fort probablement le troisième courrier, Irénée Pelchat, puisqu’il se rend à Mont-Louis régulièrement. À la fondation de Manche-d’Épée, les pionniers sont accoutumés au tir au fusil du jour de l’An qu’ils ont vraisemblablement pratiqué dans les villages où ils sont nés ou encore dans ceux où ils ont résidé.

Les témoins et les souvenirs sont trop rares maintenant pour reconstituer les épisodes de cette tradition qui s’échelonnent chez nous sur une centaine d’années. Nous pouvons tout de même en recomposer des bribes. Mon père, Léonard, m’a raconté avoir « tiré du fusil », selon l’expression locale, au moins une fois. Il se souvenait que son père, Josué, lui avait confié avoir tiré en son temps. Ernest, le benjamin de la famille, partage lui aussi cette anecdote. Leur père se rendait, disait-il, retrouver son voisin, Jean-Baptiste Pelchat, dont la maison servait de lieu de ralliement. Les deux anciens étant nés vers les mêmes dates, Jean-Baptiste en 1884 et Josué en 1887, peut-être s’agissait-il de l’évocation d’un souvenir de jeunesse?

Par ailleurs, Ernest donne une description détaillée des fusillades auxquelles il participe vers 1963-1965, et qui seront les dernières manifestations de la tradition. Le soir après souper, il se rend chez Robert, le fils de Jean-Baptiste, où une dizaine d’hommes se rassemblent. On jase, on prend un « petit coup » en attendant que minuit arrive. L’heure venue, la virée commence et l’on s’arrête seulement aux maisons où il y a de la lumière. Il s’agit d’une convention tacite qui s’est établie avec le temps. La tournée se poursuit et fait escale chez d’autres voisins, peu importe l’heure de la nuit. On tire quelques coups de fusil, moins d’une dizaine, et la porte s’ouvre.

Selon le déroulement convenu, une visite commence par l’échange de vœux dans le respect de la formule traditionnelle : « Je te souhaite une bonne et heureuse année, une bonne santé, du succès dans tes affaires et le paradis à la fin des jours. », une formule flexible que l’on sait adapter à chaque personne au gré des circonstances. Comme il revient au plus vieux de parler en premier, on va même jusqu’à se rappeler sa date de naissance pour que la préséance soit respectée. La poignée de main ne se libère pas tant que l’énumération des vœux n’est pas terminée, et il y en a qui en rajoutent pour faire durer le plaisir. Le « petit coup » est servi, les musiciens sortent leurs violons et leurs guitares pour créer de l’ambiance. Timothée Auclair avait beau dire, il s’en trouve quand même un ou deux pour prendre un coup de trop. La tournée se terminant au petit matin, certains arrivent en retard à la messe du jour de l’An, tandis que d’autres ne sont pas en état de s’y rendre.

Une certitude se révèle toutefois, la coutume décrite par Auclair ressemble fortement à celle que les tireurs de Manche-d’Épée suivent une centaine d’années plus tard.

Avant 1956, la tournée s’effectue à pied, les routes n’étant pas déblayées. Quand on se met en tête d’y aller en auto, non seulement le charme semble se rompre, mais le risque qu’elle se termine dans le fossé devient trop réel. De quoi a-t-on l’air en train de pelleter autour de sa voiture avec des fusils chargés (à blanc) sur le siège?

Oui, les fusils sont chargés à blanc, mais une erreur peut se produire et une balle trouer un lamier comme cela est arrivé, m’a-t-on raconté. Pour les cartouches du jour de l’An, on utilise des cartouches usagées munies d’une amorce que l’on bourre de poudre, puis de papier pour que la détonation se produise. L’important, c’est la pétarade qui attire l’attention.

Timothée Auclair, en 1923, décrit une coutume à l’évidence déjà révolue à Rivière-à-Claude. S’est-elle maintenue dans d’autres villages? Lauraine Bernier se rappelle qu’elle est notamment été pratiquée du côté de la Pointe-Sèche, à Mont-Louis, après la Seconde Guerre mondiale; son oncle Léonard Gagnon conduit le groupe, mais elle est abandonnée parce que les gens ne veulent plus être dérangés. Personne ne se souvient d’une telle tradition à Mont-Saint-Pierre ou à Madeleine en particulier, et nul récit n’en témoigne autrement.

À quel meneur peut-on attribuer la coutume à Manche-d’Épée? Les personnes interrogées répondent : à Jean-Baptiste Pelchat. Cela nous invite à remonter sa lignée jusqu’à son grand-père Irénée, en passant par son père Louis pour en rechercher les protagonistes. Jean-Baptiste a 9 ans lorsque son grand-père Irénée décède en 1894. Il est fort probable qu’il ait été témoin du tir au fusil dans son enfance. Deux possibilités s’offrent alors : ou son père Louis fait partie de ceux qui maintiennent la tradition vivante et le garçon s’associe à eux dès qu’il atteint l’âge de prendre un « petit coup », ou bien, devenu adulte, il relance une tradition qui aurait connu une période d’abandon, comme à Rivière-à-Claude, et elle se prolonge grâce à lui et à ses descendants. Une tradition venue des hauts du fleuve avec nos ancêtres, de la même manière que les colons importèrent la canonnade en Nouvelle-France.

L’historien Jean Provencher, cité plus tôt au sujet du régime français, dit qu’au 19e siècle la coutume de la salve se poursuit dans certaines régions du Québec10, et il donne l’exemple de la Gaspésie. Et, en Gaspésie, le seul village où la tradition est encore pratiquée au milieu des années 1960, c’est Manche-d’Épée. Serait-ce ici que la « pétarade » du jour de l’An, la « coutume bruyante », la tradition du « tir au fusil » de la nouvelle année s’est arrêtée? Il se pourrait bien que oui, même si nous avons pu croire qu’elle n’avait jamais existé ailleurs, tellement elle nous semblait exclusive.

Où sont passés les mauvais esprits?

Est-ce que nos ancêtres et leurs descendants tirent au fusil au jour de l’An parce qu’ils croient vraiment qu’ils vont chasser les mauvais esprits? Avant de répondre, il serait prudent de pousser la réflexion plus loin. En matière de croyances, les choses ne sont jamais totalement noires ou totalement blanches, et les personnes qui les véhiculent ne le font pas toujours en pleine conscience : dans le domaine des croyances populaires […], il est difficile de se fier à la parole même des intéressés pour savoir s’ils croient ou ne croient pas. Eux-mêmes n’en savent rien11. Encore faut-il de plus tenir compte de chacune des époques concernées.

Timothée Auclair ne nous renseigne pas sur les motivations des gens de son temps. Il décrit la coutume en insistant sur le « petit coup » et sur « la fusillade » sans évoquer l’état d’esprit des « gaillards » qui s’y adonnent. À peu de choses près, on dirait que l’on a adapté à la célébration de la nouvelle année un rituel destiné à accueillir un visiteur. À ce sujet, mentionnant l’arrivée d’un voilier dans son village, Auclair explique le déroulement de la réception que lui offrent les gens de l’endroit : c’était une fusillade en règle. Chacun tirait cinq ou six coups de fusil et ce n’était pas des petits coups. […] C’était un usage que ces gens avaient conservé du temps des Français12, soit une centaine d’années auparavant.

Cette référence à un usage français pour marquer l’arrivée d’un bateau confirme à sa manière que le tir au fusil du jour de l’An perpétue la pétarade du début de la colonie. Et pourquoi l’a-t-on conservée en Gaspésie plus longtemps qu’ailleurs? Carmen Roy, qui a poursuivi une vaste recherche dans les années 1940-1950 sur la survivance des croyances populaires dans la région, explique cet état de fait par le double isolement de la Gaspésie, pays longtemps sans route, et pays à habitats dispersés13, un isolement qui devient un facteur de survivance de la tradition orale et coutumière.

Le rituel de réception de la nouvelle année ne se limite évidemment pas aux festivités d’un groupe d’hommes qui tirent au fusil pendant la nuit. De façon générale, et il y a une cinquantaine d’années encore, le déroulement des cérémonies du jour de l’An comprenait la bénédiction paternelle, les vœux en famille, un « petit coup », un repas en commun de la famille élargie et la présentation des vœux à la parenté, aux voisins et aux amis selon une déclinaison observant le rang familial (parrain, marraine, oncle, tante, etc.) et l’âge, compte tenu du respect dû aux aînés. Et pour nos parents ou grands-parents, le jour de l’An de la première moitié du 20e siècle se trouvait aussi celui de la remise des étrennes.

Les univers se transforment, les croyances se métamorphosent. Les valeurs du passé ont été confrontées à la scolarisation, à la connaissance, à la rationalité scientifique, au monde de l’image et des communications, bref à une accélération de l’histoire qui touche non seulement les croyances populaires, mais toutes les croyances en des forces mystiques et mystérieuses. Leur signification en a été affectée.

Et quels étaient-ils ces mauvais esprits qu’il fallait chasser à coups de fusil? Peut-être cela paraîtra-t-il enfantin aux yeux des nouvelles générations, mais le Bonhomme Sept Heures, les loups-garous, les fées, le diable sous toutes ses formes et ses alliés comme les poules noires et les chats noirs, les jeteux de sorts, les sorciers, les lutins, les goglins, les âmes en peine, l’homme pas de tête, les revenants, les géants, les maisons hantées, les fantômes des grèves et d’autres phénomènes analogues peuplaient le monde surnaturel des mauvais esprits. Vous croyez sans doute que j’exagère en énumérant ces peurs anciennes. Maintenant, dressons la liste de nos peurs modernes, de nos légendes urbaines, de nos vérités post-factuelles, alternatives, de nos nouvelles volontairement fausses et empressons-nous de les mettre sur l’Internet, puis demandons-nous comment nous y prendre pour les chasser. En faisant du bruit dans la rue avec des casseroles? Les peurs de nos ancêtres nous apparaîtront-elles de ce fait moins naïves?

Est-ce que les tireurs devaient nécessairement être conscients de la symbolique de la chasse aux mauvais esprits pour entreprendre leur virée? Rien n’est moins sur, car dans l’inconscient collectif, il y a ce besoin de conjurer le sort, et cela se manifeste par le bruit assourdissant des klaxons, pétards et autres feux d’artifice14, prétend-on. Ce n’était pas une condition indispensable. Combien de gestes, combien de traditions et de cérémonies répétons-nous sans en connaître l’origine? Auclair décrit la coutume sans lui accorder aucune valeur symbolique. Peut-être en allait-il de même depuis Champlain? Dire que le côté festif représentait la motivation première du tir au fusil me semble conforme à ce que nous avons connu.

Et puis, tout à coup, la tournée du jour de l’An se démode. Elle perd de son charme, de son caractère amusant, peu de maisons demeurent illuminées, on a moins de plaisir, cela est vu comme dépassé, bref, elle se vide de son esprit. Enfin, est-ce une coïncidence si ses dernières années correspondent avec celles de l’arrivée de la télévision au village? Une tentative de relancer le tir au fusil dans les années 1990 n’a pas réussi, les manières de fêter ayant, elles aussi, besoin d’appartenir à leur époque. On lui a dit bye-bye assis devant son petit écran15.

Remerciements:

Je remercie Ernest Boucher et Lauraine Bernier de leur collaboration.

Je remercie Marlène Clavette pour la révision de texte.

Notes et références:

1.  Enseignements bibliques, « Le Nouvel An », 29 juillet 2016. (Consulté le 17 février 2017) http://enseignementsbibliques.over-blog.com/2016/07/le-nouvel-an.html

2.  « Pétards à la Saint-Sylvestre : Strasbourg n’en veut plus » dans Rue 89, par Marie Marty, 27 décembre 2012. (Consulté le 17 février 2107) http://www.rue89strasbourg.com/petards-a-la-saint-sylvestre-strasbourg-nen-veut-plus-27450

3.  Op. cit.

4.  « Pourquoi l’année commence-t-elle de 1er janvier? » dans L’Internaute Histoire, par Tàm Tran Huy, décembre 2006. (Consulté le 17 février 2017) http://www.linternaute.com/histoire/magazine/dossier/06/jours-feries/1er-janvier/1er-janvier.shtml

5.  Jean Provencher (1988), Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent, Montréal, Boréal, p. 463.

6.  Op. cit., p. 464.

7.  Timothée Auclair, « Gaspé-Nord en 1860 », Revue d’histoire de la Gaspésie, vol. I, no 4, octobre-décembre 1963, p. 183. Cet article a d’abord été publié par La Presse, en février 1923.

8.  Op. cit.

9.  Op. cit.

10.  Jean Provencher (1988), op.  cit. p. 464.

11.  Carmen Roy (1955), Littérature orale en Gaspésie, Ottawa, ministère du Nord canadien et des Ressources nationales, p. 108-109. Une seconde édition revue et augmentée a été publiée chez Leméac en 1981.

12.  Timothée Auclair, op. cit.

13.  Carmen Roy (1955), op. cit., p. 107.

14.  Enseignements bibliques, « Le Nouvel An », op. cit.

15.  Les personnes intéressées retrouveront dans Anthime et autres récits, Québec, Les Éditions de l’Instant même, 2014, p.135-144, sous le titre « Tirer au fusil », une version romancée que je donne de cette tradition.

 

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